Les 550 entreprises non marchandes que représente ma fédération sont, pour l’essentiel, financées par de l’argent public. Cela crée deux devoirs : le dépenser utilement et dire quand il manque.
Les finances publiques belges sont sous tension et les règles budgétaires européennes imposent une baisse des dépenses publiques. Cette carte blanche ne réclamera donc pas plus d’argent public.
Un budget n'est pas un projet de société
Réduire un budget n'a jamais été autre chose qu'un moyen. On nous le présente comme une politique. La question posée est : « combien coupe-t-on ? ». Celle qu'il faudrait poser est tout autre : que voulons-nous encore financer collectivement ? Quelle personne en situation de fragilité accompagner ? Qui prioriser ? Jusqu'où aller dans l'aide aux personnes ?
Une société a parfaitement le droit de décider d'offrir moins. Elle n'a pas le droit de faire croire qu’elle peut offrir autant avec beaucoup moins.
Les choix ne disparaissent pas. Ils se déplacent
Les moyens diminuent. Les normes d'encadrement et les attentes des citoyens, non. Pire, les taxes et les obligations légales, elles, s’ajoutent.
Alors les arbitrages glissent. Du politique vers les directions. Des directions vers les conseils d'administration. Puis vers les banquiers et les créanciers. Et au bout de la chaîne, quelque part, il y a un nourrisson qui n’a pas de place en crèche, un patient qui attend des mois une hospitalisation, un enfant maltraité qui est envoyé aux urgences faute de place dans un lieu adéquat d’hébergement.
Nous n'avons pas attendu la crise pour changer
La caricature d'un non-marchand arc-bouté sur ses acquis est aussi « cliché » que fausse.
Depuis des années, nos institutions fusionnent, mutualisent leurs fonctions support, créent des centrales d'achat, rationalisent leur patrimoine, digitalisent. Pas parce qu'un ministre l'a exigé mais parce que c'était la condition de leur développement. Nous sommes sur le chemin de l’efficience depuis plus longtemps que les discours politiques.
L'efficience demande du temps. L'austérité le supprime
Une fusion coûte avant de rapporter : harmonisation des statuts, convergence informatique, accompagnement du changement des pratiques. Les gains arrivent après trois à cinq ans. Idem pour les mutualisations, les regroupements de sites, les projets numériques comme l’intégration éthique de l’intelligence artificielle.
Tout cela peut se faire, mais avec du temps
Avec une trajectoire pluriannuelle connue à l'avance, on construit des plans stratégiques et on dégage de vrais gains d'efficience. Avec des coupes massives à absorber en un an, on n'obtient pas de l'efficience : on obtient des licenciements, des fermetures et une dégradation de notre société.
Ce sont deux mondes différents. L'efficience transforme, réorganise, améliore. L'austérité brutale supprime, licencie, abandonne. Privé de temps, le gestionnaire le plus inventif est condamné au « bête et méchant » : il taille dans ce qui se coupe vite, pas dans l’inefficient qui mérite analyse.
Le filet social ne craquera pas là où vous le croyez
Si rien ne change, des ASBL déposeront le bilan et des services fermeront. Pas là où un débat démocratique aura décidé de réduire la couverture sociale, mais là où la trésorerie aura d’abord lâché : c’est elle qui aura tranché, à la place du politique.
Nous ne demandons pas l'arrêt des réformes. Nous sommes prêts à participer à l'effort et même à assumer la décroissance de certaines activités si la société en décide ainsi. Mais une décroissance s'organise : elle ne peut pas être le résidu mécanique de coupes rapides.
Nous ne réclamons pas un délai : il n'y en a plus à donner. Mais l'urgence qu'on nous impose n'est pas la nôtre. Le temps qui manque aujourd'hui, ce sont des années de réformes annoncées puis ajournées, d'arbitrages reportés tant qu'ils pouvaient l'être. Nous ne payons pas la crise. Nous payons le retard, l'inaction et le manque de courage politique.
Nos directions auraient pu transformer. Elles devront fermer. Qu'on ne vienne pas leur reprocher ensuite de n'avoir pas su se réinventer.
Alors je réclame surtout une chose, budgétairement neutre : un débat. Pas dans un conclave budgétaire à huis clos, mais dans nos parlements, avec auditions des opérateurs, des professionnels et des usagers. Pour décider publiquement ce que nous continuons à couvrir et ce que nous abandonnons. Car dans un huis clos, ce qui disparaît ne disparaît sous le nom de personne. La vraie question n'a jamais été de savoir combien nous allons économiser. La vraie question est : « Que sommes-nous prêts à ne plus offrir ? ».
Philippe Devos,
Directeur général UNESSA