La réforme du secteur de l’insertion socioprofessionnelle (ISP), telle qu’envisagée aujourd’hui, prétend améliorer l’efficacité des dispositifs et renforcer l’accès à l’emploi. Sur le terrain pourtant, les acteurs constatent une réalité tout autre : des centres fragilisés, des publics mis à distance et une vision de plus en plus éloignée des besoins réels. 

Les Centres d’Insertion Socioprofessionnelle (CISP) partagent pourtant plusieurs objectifs poursuivis par le gouvernement wallon : améliorer la lisibilité du paysage de la formation, renforcer les synergies entre opérateurs et mieux accompagner les chercheurs d’emploi éloignés du marché du travail. Ces objectifs sont légitimes et, depuis des années, les acteurs du secteur y contribuent pleinement. 

Une capacité d’accompagnement mise sous pression

Depuis plusieurs années, les CISP subissent une dégradation financière structurelle. La non-indexation, voire la diminution du taux horaire de subventionnement, combinée à l’augmentation continue des coûts (salariaux, énergétiques et de fonctionnement), place les centres toujours un peu plus dans l’impasse budgétaire. 

À cela s’ajoute un empilement d’obligations administratives et d’évaluations assorties de sanctions. Sans moyens supplémentaires, ces exigences fragilisent les équipes et réduisent le temps consacré à l’accompagnement. Certaines activités essentielles mais peu rentables risquent d’être abandonnées. 

Une réforme incohérente et incertaine

La réforme se veut ambitieuse mais repose sur une logique qui entre en contradiction avec ses propres objectifs. En privilégiant une approche centrée exclusivement sur les besoins du marché du travail, elle réduit la mission des CISP à une mise à l’emploi rapide, au détriment de l’accompagnement global des personnes. 

Or, les publics accompagnés cumulent souvent des difficultés importantes – sociales, administratives, psychologiques ou de santé – qui nécessitent du temps et une approche progressive. En renforçant les exigences d’entrée et les objectifs de résultats, la réforme risque d’exclure précisément ceux qu’elle prétend soutenir. Aucun dispositif alternatif crédible n’est prévu pour ces publics.
Des réalités de terrain ignorées

Sur le terrain, les réalités sont pourtant connues. Derrière les indicateurs, il y a des parcours de vie. Celui de ce stagiaire qui se lève à l’aube, traverse plusieurs communes et cumule marche, bus et train pour accéder à une formation. Celui de ces personnes en milieu rural pour lesquelles l’absence de transports constitue un obstacle majeur. 

Les structures associatives compensent quotidiennement ces lacunes : organisation de transports, mutualisation des moyens, investissements importants. Ces efforts ont un coût réel, souvent invisible dans les modèles de financement actuels. La tendance à la centralisation et à la rationalisation menace directement ce maillage local indispensable. 

Un écosystème économique fragilisé

La réforme n’impacte pas uniquement les bénéficiaires et les centres : elle fragilise aussi les partenariats économiques construits de longue date. Des entreprises locales s’appuient sur les filières des CISP et des EFT (entreprises de formation par le travail – Bruxelles), pour répondre à leurs besoins. L’instabilité introduite par les nouvelles règles met en péril ces collaborations. 

Lorsqu’une filière disparaît, c’est toute une chaîne qui se désorganise : formation, stages, insertion professionnelle et services économiques. Ces dynamiques, pourtant reconnues comme efficaces, sont aujourd’hui menacées par une logique court termiste. 

Une responsabilité politique à assumer

En l’absence d’étude d’impact, de phase pilote ou de mécanismes de sécurisation, la réforme repose sur une base incertaine. Les décisions sont prises sans objectivation suffisante, dans un processus qui laisse peu de place à la concertation réelle avec le secteur. 

Le constat est clair : le secteur a participé, proposé, alerté. Il n’a pas été entendu. Aujourd’hui, il le dit sans détour : la coupe est pleine. Les choix politiques doivent être assumés, y compris dans leurs effets concrets sur les publics les plus fragiles et sur la cohésion sociale. Car au-delà des dispositifs, ce sont des trajectoires humaines qui sont en jeu. 

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